"En 1938 l'écrivain Denis de Rougemont se trouvait en Allemagne à Nuremberg au moment d'une manifestation nazie. Il nous raconte qu'il se trouvait au milieu d'un foule compacte attendant l'arrivée de H. . Les gens donnaient des signes d'impatience lorsqu'on vit apparaître, tout au bout d'une avenue
et tout petits dans le lointain, le führer et sa suite. De loin, le narrateur vit la foule qui était prise, progressivement, d'une sorte d'hystérie, acclamant frénétiquement l'homme sinistre. L'hystérie se répandait, avançait, avec H., comme une marée. Le narrateur était d'abord étonné par ce délire. Mais lorsque le führer arriva tout près et que les gens, à ses côtés, furent contaminés pas l'hystérie générale, Denis de Rougemont sentit, en lui-même, cette rage qui tentait de l'envahir, ce délire qui "l'électrisait". Il était tout prêt à succomber à cette magie, lorsque quelque chose monta des profondeurs de son être et résista à l'orage collectif. Denis de Rougemont nous raconte qu'il se sentait mal à l'aise, affreusement seul, dans la foule, à la fois résistant et hésitant. Puis ses cheveux se hérissant, "littéralament", dit-il, sur sa tête, il comprit ce que voulait dire l'Horreur Sacrée. A ce moment-là, ce n'était pas sa pensée qui résistait, ce n'était pas des arguments qui lui venaient à l'esprit, mais c'était tout son être, toute "sa personnalité" qui se rebiffait. Là est peut-être le point de départ de Rhinocéros ; il est impossible, sans doute, lorsqu'on est assailli par des arguments, des doctrines, des slogans "intellectuels", des propagandes de toute sortes, de donner sur place une explication de refus. La pensée discursive viendra, mais vraissemblablement plus tard, pour appuyer ce refus, cette résistance naturelle, intérieure, cette réponse d'une âme. Bérenger ne sait donc pas très bien, sur le moment, pourquoi il résiste à la rhinocérite et c'est la preuve que cette résistance est authentique et profonde. Bérenger est peut-être celui qui, comme Denis de Rougemont, est allergique au mouvement des foules et aux marches, militaires et autres. [...]"
"Je me suis souvenu d'avoir été frappé au cours de ma vie par ce qu'on pourrait appeler le courant d'opinion, par son évolution rapide, sa force de contagion qui est celle d'une véritable épidémie. Les gens tout à coup se laissent envahir par une religion nouvelle, une doctrine, un fanatisme, enfin par ce que les professeurs de philosophie et les journalistes à oripeaux philosophiques appellent le "moment nécessairement historique". On assiste alors à une véritable mutation mentale. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais lorsque les gens ne partagent plus votre opinion, lorsqu'on ne peut plus s'entendre avec eux, on a l'impression de s'adresser à des monstres...
-A des rhinocéros ?
-Par exemple. Ils en ont la candeur et la férocité mêlées. Ils vous tueraient en toute bonne conscience si vous ne pensiez pas comme eux. Et l'histoire nous a bien prouvé au cours de ce dernier quart de siècle que les personnes ainsi transformées ne ressemblent pas seulement à des rhinocéros, ils le deviennent véritablement. Or il est très possible, bien qu'apparemment extraordinaire, que quelques consciences individuelles représentent la vérité contre l'histoire, contre ce qu'on appelle l'histoire. Il y a un mythe de l'histoire qu'il serait grand temps de "démysthifier" puisque le mot est à la mode. Ce sont toujours quelques consciences isolées qui ont représenté contre tout le monde la conscience universelle. Les révolutionnaires eux-mêmes étaient au départ isolés. Au point d'avoir mauvaise conscience, de ne pas savoir s'ils avaient tort ou raison. Je n'arrive pas à comprendre comment ils ont trouvé en eux-mêmes le courage de continuer tout seuls. Ce sont des héros. Mais dès que la vérité pour laquelle ils ont donné leur vie devient vérité officielle, il n'y a plus de héros, il n'y a plus que des fonctionnaires doués de la prudence et de la lâcheté qui conviennent à l'emploi. C'est tout le thème de Rhinocéros.[...]"
"Certains critiques me reprochent d'avoir dénoncé le mal mais de ne pas avoir dit ce qu'était le bien. On m'a reproché de ne pas avoir fait dire à Bérenger, au nom de quelle idéologie il résistait. On s'imagine que ce reproche est fondamental : pourtant, il est si facile d'adopter un système plus ou moins automatique de pensée. Si je demandais à M. Walter Kerr, le critique du New York Herald Tribune, de me définir sa philosohie personnelle, il serait très embarrassé. Et pourtant c'est à lui et non pas à moi de trouver la solution, à lui, aux autres critiques, et surtout aux spectateurs. Personnellement je me méfie des intellectuels qui, depuis une trentaine d'années, ne font que propager les rhinocérites et qui ne font que soutenir philosophiquement les hystéries collectives dont les peuples entiers deviennent périodiquement la proie. Les intellectuels ne sont-ils pas les inventeurs du nazisme ? Si j'opposais une idéologie toute faite à d'autres idéologies toutes faites, qui encombrent les cervelles, je ne ferais qu'opposer un système de slogans rhinocériques à un autre système de slogans rhinocériques. Il fut un temps où, lorsqu'on prononçait le mot "juif" ou "bolchévique", les gens se précipitaient tête baissée pour tuer le juif, le bolchévique et tous ceux qui étaient accusés de pactiser avec le juif ou le bolchévique. Si on prononce aujourd'hui le mot "bourgeois" ou, de par le monde, "capitaliste impérialiste", tout le monde se précipite pour tuer ce bourgeois ou ce capitaliste, avec la même sottise et le même aveuglement, sans savoir ni ce qu'il y a derrière ce mot injurieux, ni pourquoi ce mot injurieux a été lancé, sans connaître non plus quelles sont les personnes, et les raisons secrètes de ses personnes qui veulent faire des autres les instruments de leur monstrueuse fureur. Il me paraît ridicule de demander, à un auteur de pièces de théâtre, une bible ; la voie du salut ; il est ridicule de penser pour tout un monde et de donner à tout ce monde une philosophie automatique ; l'auteur dramatique pose des problèmes. Dans leur recueillement, dans leur solitude, les gens doivent y penser et tâcher de les résoudre pour eux en toute liberté ; une solution boiteuse trouvée par soi-même est infiniment plus valable qu'une idéologie toute faite qui empêche l'homme de penser.
[...]
Un des grands critiques de New York se plaint que, après avoir détruit un conformisme, n'ayant rien mis à la place, je laisse ce critique et les spectateurs dans le vide. C'est bien ce que j'ai voulu faire. C'est de ce vide qu'un homme libre doit se tirer tout seul, par ses propres forces et non par celles des autres."
Ionesco,
Notes et Contres-Notes, à propos de Rhinocéros.
J'espère que je vous ai autant donné envie de lire Rhinocéros que l'ensemble des oeuvres de Ionesco.
J'espère aussi que...comment dire...vous qui avez acquiescé bravement aux bonnes paroles de Ionesco (tout comme moi d'ailleurs, mea culpa), vous ne prendrez pas cet homme (mort, qui plus est) comme votre nouveau maître à penser.
Ou comment retourner le texte.
(Ou juste, tg champi, kiff-ton-texte et fépachié.)
+restons sérieux.
comment tester votre niveau de fatigue.
"c'est un homme qui rentre dans un café,
et plouf."
si vous riez, allez vous coucher.
+question
'Mikoz, perds-tu encore ton temps par ici?"
*